Rencontre avec sa fille

C'est l'histoire d'une jeune femme. Elle s'appelle Rosa.
Rosa n'a pas beaucoup confiance en elle. Elle sait qu'elle est une belle personne, qui veut le bien. Mais globalement, elle trouve mille occasions de se dévaloriser par la comparaison, la recherche de perfection, le regard des autres. Elle a une bien mauvaise image d'elle-même. Mais elle sait qu'elle a la force d'être maman et de transmettre plus d'amour qu'il n'en faut à son enfant. Alors elle se lance dans ce projet merveilleux.

Un jour d'été, Odile est née. Un petit bout de fille qui hurle très fort dans la salle de naissance. Un petit bout de bébé qui a déjà de la personnalité. Il ne faut pas longtemps à Rosa pour perdre pied. Il ne lui faut pas longtemps pour se dénigrer, aussi dans son rôle de maman.

Les premiers jours sont difficiles. Elle ne se fait pas confiance. Elle court après les avis des uns et des autres, à la recherche de savoirs et de compétences. Elle s'essouffle vite, perd le moral et l'envie.

Le temps passe et les sourires de l'enfant lui donnent de la joie. Elle déborde d'amour et cela suffit. Les choses se mettent en place et peu à peu elle apprend les gestes, trouve son rythme.

Odile grandit et s'affirme. Elle lance des petits NON puis des grands NAN ! Elle jette son jouet par terre et refuse de se plier aux désirs de ses parents. Rosa trouve cela passionnant. Elle lit, se documente et découvre des méthodes pour accompagner Odile dans l'exploration de ses émotions, colères, frustrations. C'est naturel pour Rosa : jamais elle ne voudra crier sur cette enfant. Jamais elle ne voudra rentrer chez elle le ventre serré et vivre dans le conflit permanent.

Alors elle teste des choses qu'elle lit dans les livres. Elle fait ce qui semble absurde pour certains : quand Odile ressent un grand besoin non assouvi, et se met à pleurer très fort, Rosa s'accroupit, lui sourit tendrement et la serre fort, très fort dans ses bras. Elle lui dit qu'elle comprend. Que c'est dur d'avoir faim, d'être fatigué, et que l'on aimerait que la situation soit résolue comme par magie. Immédiatement. Elle se connecte à son Odile et lui dit qu'elle comprend. Mais que parfois il faut patienter, trouver de quoi s'occuper en attendant que le repas soit prêt. Accepter que l'on ait quelques tâches à mener avant d'aller se coucher, comme se brosser les dents. Parce que c'est respectueux pour soi, pour les autres. 

La petite Odile se calme bien rapidement. Elle et Rosa réfléchissent à des solutions pour résoudre la situation. Et bientôt on entend des cris de joie qui effacent bien rapidement les petits tracas. 

Parfois, quand Rosa est épuisée, qu'elle ne rêve que de s'écrouler sur le canapé, elle se baisse pour parler à Odile comme à une adulte, et lui dit tendrement : ma chérie, ce soir je n'ai pas de force. Je compte sur toi pour m'aider. Pour m'aider à ce que la soirée se passe bien pour nous deux. Odile oublie parfois le contrat passé. Mais quand Rosa lui rappelle, il ne faut pas beaucoup de temps pour que les choses rentrent dans l'ordre.

Aujourd'hui, Rosa a un peu plus confiance en elle. Elle a surtout confiance en sa capacité à développer l'autonomie d'Odile. C'est dur parfois. Pour plein de raisons. Parce que Odile n'est plus un bébé et que c'est dur de l'accepter. Parce que parfois c'est pratique de faire à la place de l'autre. Parce que l'on y pense pas tout simplement. A lui laisser mettre sa culotte seule, même si celle-ci est mise à l'envers. A la laisser sortir sans manteau si elle estime avoir chaud. On y pense pas parce que l'on a pas été éduqué comme ça. Et parce que l'on croit que les grands savent mieux que les petits.

Rosa sait que le chemin est long et qu'elle ne peut rien savoir sur la suite de l'histoire avec Odile. Sur ses réactions, ses difficultées, ses peurs. Mais elle a confiance en sa fille. Elle sait qu'elle saura grandir de toute situation.

La relation entre Rosa et Odile est magique. Elles ont une force, un lien une confiance sans faille. Elles comptent l'une sur l'autre. Et pourtant Rosa a 35 ans et Odile 3. 32 ans les sépare et pourtant elles se considèrent égales. Parfois Odile teste des choses qui blessent Rosa. Immédiatement, ses yeux s'emplissent de larmes et son petit corps se crispe comme pour écrabouiller son geste et effacer la bêtise. Parfois Rosa se renferme et n'a plus d'énergie à donner à sa fille. Mais chacune respecte l'état de l'autre.

Rosa n'est plus la femme fragile qu'elle était. Elle a cette force en elle, ce feu qui crépite. Elle comprend qu'elle a la capacité de faire grandir sa fille dans la bienveillance, de faire confiance, de lâcher prise sur ce qui pourra advenir. Toutes deux se nourrissent mutuellement.

La survie en elle-même n'a pas de sens, c'est pour qui tu survis qui est important, Martin Gray

geraldine geoffroy