Tu n'es pas belle

Ce midi j'ai pris le métro pour aller à un rendez-vous dans Paris. J'avais tout prévu : mon déjeuner sur les genoux, une BD dans mon sac, de l'eau dans ma gourde. Tout prévu pour les 24 stations de métro que j'avais à traverser jusqu'à ma destination.

J'aime bien ces trajets. Je suis assise et j'ai souvent des tas de spectacles devant les yeux. J'observe les lectures des gens, leurs tenues, j'écoute leurs conversations et je me pose des tas de questions sur eux, comme pour mieux les connaître.

Ce midi, à mi chemin, une jeune femme entre dans la rame avec sa fille d'environ 5 ans. Je n'ai pas vraiment compris la raison, mais sa fille pleure très fort. De grosses larmes coulent sur sa joue. La maman tente de la faire s'asseoir mais la petite fille semble très frustrée par une situation et ne veut pas obéir. Je sens immédiatement la maman gênée par la situation. Sa fille pleure fort et bruyamment. Elle lui demande à répétition de se taire pour ne pas déranger les gens dans le métro. Je détourne mon regard pour les laisser en paix et pour laisser la maman gérer la situation avec un peu "d'intimité". 

Les stations défilent et je perçois que la petite fille cherche à attirer l'attention de sa maman par toutes sortes d'astuces. Sa maman reste calme mais ne prête pas vraiment attention à sa fille. Elle regarde son téléphone. 

Je me replonge dans mon déjeuner puis je vois qu'une deuxième femme vient s'asseoir à côté de la petite fille et de sa maman. A priori sa tante. Je sens qu'à deux elles tentent de calmer la petite furie par des chuuuuut et des gros yeux.

Je me perds à nouveau dans mes pensées jusqu'au moment où j'entends "maman elle est pas belle la dame". Les deux adultes qui entourent la coupable rougissent et cherchent, atrocement gênées, comment faire taire l'insolente.

Je comprends tout de suite qu'il s'agit de moi et je souris. Je plonge alors mes yeux dans ceux de la petite fille qui recommence en me fixant : "maman elle est pas belle la dame"

Je ressens soudainement un sentiment d'affection profond pour cette petite coquine, qui a cette fois-ci trouvé un excellent moyen d'attirer l'attention de sa maman. Son plan fonctionne à merveille. Cette dernière essaye plusieurs tactiques jusqu'à lui mettre la main devant la bouche.

Les deux adultes n'osent toujours pas poser de regard sur moi et je les entends dire : "c'est toi qui n'es pas belle. Quand tu te comportes bien tu es belle. Quand tu ne te comportes pas bien tu n'es pas belle". Ces mots me touchent le coeur.

La scène se termine vite car les trois jeunes femmes arrivent à leur arrêt. Toujours sans poser le regard sur moi, elles pressent la petite fille de me demander pardon. Celle-ci marmonne un pardon à peine audible et non sans difficulté. Juste avant qu'elle passe la porte de la rame, je m'avance doucement vers elle, toujours assise, à sa hauteur, je pose ma main sur son bras et je lui dis : "toi, tu es très belle".
Devant mon sourire et mes yeux mouillés, la petite fille se glisse dans les jupes de sa mère. Et les deux adultes se mettent à répéter plusieurs fois "excusez-la Madame".

Je m'en veux un peu. Je n'aime pas quand les gens s'approchent de ma fille, voire la touchent. Il m'est arrivé une fois qu'un homme dans le métro se mette à lui parler. Je n'étais pas du tout d'accord avec ce qu'il lui disait et cela m'a profondément énervée.

Je crois que j'aurais aimé être seule avec cette petite fille. J'aurais aimé lui dire combien elle était belle et de sourire aux gens qui lui disent le contraire. J'aurais aimé lui dire que cela ne me dérange pas que l'on me dise que je ne suis pas belle. Parce que je m'aime suffisamment pour ne pas avoir besoin que les autres me le disent. J'aurais aimé lui souhaiter la même chose. J'aurais aimé dire à sa maman que sa fille est une personne pétillante et qu'elle peut être fière.

Il m'a fallu du temps pour m'aimer. C'est un sujet dont j'aime parler. J'aime aussi aider les gens à vivre ce chemin, à faire quelques pas vers l'acceptation de sa propre beauté.