Expérience éducative

Je trouve que l’on oublie vite ce qui est important pour soi. On est pris dans notre quotidien, dans nos to-do liste qui n’ont pas toujours de sens. On répond aux obligations que notre environnement nous impose ou que nous nous imposons à nous-mêmes. Depuis quelques mois, je teste quelque chose de nouveau : je prends le temps de réfléchir à ce qui est important pour moi de réaliser dans l’année qui commence, le mois, la semaine et même quand j’ai le temps, je définis mes objectifs à la journée. Je compile tout dans un bullet journal. (J’y reviendrai plus tard). Cette année ma fille est rentrée en école maternelle. Il y a deux choses que je ne voulais pas manquer dans cette étape : aller la chercher de temps en temps à la sortie de l’école avec un pain au chocolat. L’accompagner une ou deux fois lors d’une sortie de classe. Ce matin j’ai pu réaliser ce deuxième projet. J’ai trouvé cette aventure passionnante. La parentalité et l’enseignement sont deux sujets qui me rendent très curieuse. J’ai comme été plongée dans une marmite d’expériences que j’ai pu à la fois vivre et observer.

D’abord ce qui m’a motivé à prendre une demi journée pour accompagner 30 élèves morveux (oui c’est la grande période du nez qui coule) à braver la neige pour aller jouer à la ludothèque c’est ce merveilleux souvenir que j’ai gardé toutes ces années, de mon père qui avait accompagné ma classe à un cours de tennis. Je devais avoir 6 ans. Je me souviens de l’immense fierté que j’ai ressenti à ce qu’il soit là, avec nous, près de la maîtresse, à guider les uns et les autres pour tenter de mettre en contact la balle et la raquette. Je me souviens de ma joie à le voir parmi nous un jour de semaine, habillé en sportif, avec ses grosses moustaches et son sourire béat. Je ne sais absolument pas si ma fille a ressenti la même chose. Mais je peux dire que j’ai tenté. Le reste lui appartient.

Puis quel régal pour moi d’assister aux rituels mis en place par la maîtresse dans la classe : les enfants qui posent leur manteau tous seuls, qui passent aux toilettes, qui collent leur étiquette et qui ne résistent pas à la tentation de se raconter leur soirée, leurs jouets, leurs découvertes. J’ai été sensible aux réactions de la maîtresse aux pleurs quand l’un pousse l’autre. Tous ces messages qui sont passés et qui vont constituer les fondements de leur comportement en société. “Arrête de pleurer”, “Qui saurait aider Léonard à compter après 5 ?” “Non ! On écoute les consignes avant de se lever”. Je me suis demandée ce que les élèves garderaient le plus en mémoire : la forme (la façon dont leur sont communiquées les choses), le contenu (le programme, les ateliers, les chants..) ou alors leurs premières expériences relationnelles (avec les copains, le personnel de l’école, les parents des autres enfants).

Enfin le moment est venu de partir à la Ludothèque. J’avais la tâche de les aider à s’habiller. J’ai aimé leur façon naturelle de s’approcher de moi pour me demander un coup de main. J’ai aimé me souvenir de tous leurs prénoms. Leur poser des tas de questions. Me mettre à leur hauteur. Très vite j’ai senti les parents habitués à l’expérience : ceux qui savent que l’on passe par la cour pour sortir et non par le couloir, ceux qui savent comment amener 30 petits lutins à se mettre en rang par deux, ceux qui maîtrisent allègrement la métaphore du petit train, ceux qui savent que la position en début de peloton est une lourde responsabilité parce qu’il faut savoir où aller, faire attention aux voitures tout en regardant à l’arrière pour s’assurer de maintenir le rang.

Une fois en milieu de peloton donc, j’étais au premières loges de ce chaos maîtrisé. Et j’ai pu les observer. Sentir en regardant leur démarche, leurs visages, leurs interactions, les prémices de leur personnalité. Comme ce doit être frustrant de ne pouvoir passer du temps de qualité avec chacun parce qu’ils sont bien trop nombreux. Comme ce doit être passionnant de les voir grandir et apprendre.

A la Ludothèque, nouveau lieu, nouvelles personnes, nouvelles choses à observer : les parents qui regardent de loin, ceux qui se prennent au jeu avec les enfants, ceux qui prennent des photos, ceux qui gèrent les disputes. Je demande à la maîtresse ce qu’elle attend de nous. Elle me répond que le défi est de les faire jouer entre eux. Et de les amener progressivement à laisser les jouets simples pour se diriger vers les jeux de société. Alors je plonge dans la fosse pour savoir quelle est la hauteur du défi que l’on vient de me confier. Et je comprends vite que chacun est dans son monde, veut le jouet de l’autre, utilise la force pour parvenir à ses fins. Je tente des choses. Je pose des questions. Je me rappelle de la formation de Tarisayi qui conseille de ne pas prendre parti dans une médiation entre enfants. Et je suis pleine de joie quand Augustin et Sibylle parviennent à construire un scénario ensemble au milieu d’une ferme géante.

Mais il est déjà l’heure et le ballet des manteaux, chaussures, caches cols et bonnets reprend vite. Mon dieu que c’est épuisant. J’apprends que la suite du programme est en salle de sport pour la matinée motricité. Alors que je me vois déjà avec un thé chaud chez moi allongée sur le canapé.
Le groupe se déplace méthodiquement vers la sortie, et là nouvel élément : il neige de gros flocons. Cet imprévu a un effet immédiat sur le peloton qui ne ressemble plus du tout à un petit train mais plus à un troupeau de petites cabris surexcitées par le décor transformé et la sensation du coton froid qui glace leurs petits doigts. Encore une nouvelle expérience. Et face à cet imprévu, plein de réactions différentes : la dictature pour maintenir l’ordre, la patience pour laisser la place à la contemplation, le questionnement pour transformer l’expérience en apprentissage.

Tout le monde est arrivé entier dans la cour. Pas de glissade hasardeuse, juste un ou deux fronts cognés par les portes des casiers à chaussures, une ou de griffures à vouloir dérober le déguisement de Vahiana sans mégarde. Mon expérience s’arrête déjà là. J’ai la sensation d’avoir été témoin de ce qui explique notre monde : les émotions, l’autorité, la curiosité, le respect, l’amitié, etc… J’ai envie de passer le reste de la journée avec eux comme pour continuer à comprendre les origines de ce que je vois tous les jours dans les entreprises, dans les équipes que j’accompagne et qui rend mon métier passionnant : l’humain et ses interactions en collectivité.